ALGER – 23 mai 2020: Comme à chaque occasion, la Cinémathèque Algérienne, véritable gardien du patrimoine cinématographique national, rappelle les grandes victoires du cinéma algérien. Il y a exactement 45 ans, le 23 mai 1975 l’Algérie décrochait la Palme d’or au Festival de Cannes avec le film « Chronique des années de braise » réalisé par Mohammed Lakhdar-Hamina. C’était sa deuxième consécration après sa victoire en 1966, avec le film « Vent des Aurès », où il avait remporté le prix de la première oeuvre.

Plus de 10 ans après, il revient sur la croisette et remporte la Palme d’or de la 28e édition du Festival de Cannes, devenant à ce jour le seul pays arabe et africain à obtenir cette prestigieuse récompense. 45 ans après, le film reste une référence pour les critiques du monde entier et une œuvre majeur du cinéma algérien.

La cinémathèque Algérienne revient sur cette consécration avec des images inédites. Le film est avant tout une fresque historique de l’Algérie qui commence en 1939 et se termine le 01 novembre 1954 à travers des repères historiques.

Une fresque cinématographique sur 15 ans de l’histoire de l’Algérie

C’est surtout l’histoire d’Ahmed, paysan pauvre (Interprété avec brio par l’acteur grec Jorge VOYAGIS) quitte son village pour la ville à la recherche d’une vie meilleure. Il rencontre Miloud, un fou visionnaire (Magnifiquement interprété par le réalisateur lui-même) et surtout la misère et l’injustice.  A travers des repères historiques, il essaye d’expliquer que le 1er novembre 1954 (date de déclenchement de la Révolution Algérienne) n’est pas un accident de l’histoire, mais l’aboutissement d’un long trajet qu’entreprit le peuple algérien contre le fait accompli au lendemain du 5 juillet 1830, date du début de la colonisation française.

La plus importante production du cinéma algérien

Le film d’une qualité artistique importante, qui a bénéficié de moyens énormes, équivalent à une à production américaine. Le scénario du film a été écrit par Mohammed LAKHDAR-HAMINA, Tewfik FARÈS et Rachid BOUDJEDRA.

Alors que l’interprétation a été confiée à une pléiade de grandes stars du cinéma algérien et étranger : Jorge VOYAGIS (Ahmed), Sid Ali KOUIRET (Saïd), Larbi Zekkal (Larbi), Nadia Talbi, la grande comédienne marocaine Leïla Shenna (femme d’Ahmed), Hassan HASSANI (épicier), Cheikh Nourredine (Akli, le forgeron), François Maistre (contremaître).

« Chronique des années de braise » c’est également le premier film algérien à être tourné en format cinémascope avec une caméra Panavision et avec une équipe technique internationale (Algérienne, italienne et française) très  expérimentée. La direction photo a été signée par Marcello GATTI (l’auteur de l’image de la Bataille d’Alger) et Andreas WINDING. La Musique a été signée par Philippe ARTHUYS.

L’œuvre n’est pourtant pas une coproduction puisque le film est entièrement produit par l’Algérie à travers l’entreprise publique de cinéma : L’ONCIC, déjà vainqueur d’un Oscar avec Z de Costa Gavras en 1970.   

Tournage en Algérie

Cette grande fresque cinématographique a été entièrement tournée en Algérie dans la ville de Laghouat, une oasis située dans le Sud algérien, dans la ville de Sour El Ghozlane à 100 km au Sud d’Alger, ainsi que sur la place du marché à Ghardaïa, où a été tournée la scène de la répression de la manifestation des militants nationalistes.

Une reconnaissance unanime de la critique française

La critique mondiale a été unanime pour reconnaître la qualité cinématographique de l’oeuvre « …C’est un grand film et en même temps un document remarquable par ses qualités esthétiques… Comment et pourquoi la révolution algérienne s’est déclenchée le 1er novembre 1954 : tel est le sujet de ce film aux images admirables où le souffle épique l’emporte de très loin sur le didactisme et l’esprit de propagande. Parfaite réussite artistique, cette œuvre montre que sur le plan cinématographique aussi, l’Algérie a atteint sa pleine maturité… » écrivait le célèbre critique Robert Chazal sur France-Soir en 1975

Le quotidien El moudjahid décent en flamme le film avant la Palme d’or  

Ceci au moment où le très sérieux journal gouvernemental « El Moudjahid » rédigeait le 22 mai, dans sa dernière page, consacre un article signé par le critique Enncho qui descend en flamme le représentant du cinéma national à Cannes, à travers trois angles d’attaques différents : sociologique, politique et idéologique. Dans un article paru le 26 mai dans le quotidien français Le Monde, le très célèbre journaliste et ami de l’Algérie Paul Balta reprend cette critique, mais défend le film. Ainsi le journaliste d’El Moudjahid reproche à l’auteur de donner l’impression que le principal ennemi du paysan n’était pas l’occupant colonialiste, mais l’élément naturel. Dans la liste – fort longue – des griefs, Enncho s’étonne que le principal héros – un paysan algérien – soit campé par un acteur grec et que les événements du 8 mai 1945 soient à peine évoqués. Il ne comprend pas non plus pourquoi c’est un fou qui incarne le discours idéologique et estime que nombre de scènes n’ont pas seulement  » un caractère défaitiste mais également réactionnaire « . Véritable pamphlet contre le cinéaste, l’article ajoute  » que le film justifie une idéologie bourgeoise qui dévalorise la guerre juste et, par là même, il méprise et falsifie le rôle du peuple algérien « .

El Moudjahid reconnaît que  » le film est une réussite du point de vue esthétique  » et contient des  » effets de style éblouissants « . Mais cet éloge est lui-même accablant puisque cette esthétique, affirme l’auteur de l’article, contribue à masquer  » le contenu réactionnaire  » du film. D’ailleurs, la condamnation ne se limite pas à cette seule production mais à l’ensemble de l’œuvre de Lakhdar Hamina :  » D’un dénigrement à peine voilé de la lutte de libération nationale dans le Vent des Aurès à sa ridiculisation dans Hassan Terro et à une apologie quasi directe de l’armée d’occupation avec Décembre, Lakhdar Hamina débouche sur une mystification de l’Histoire. « 

Un article venant de son propre camp qui a énormément déçu Mohamed Lakhdar Hamina, qui a pris cela comme un couteau dans le dos, d’un média de son propre pays. Mais justice faite, le film remporte la Palme d’or et le quotidien El Moudjahid est obligé de dédire et de renvoyer le journaliste belliqueux.

Ainsi après la Palme, El moudjahid écrit « cette décision honore le tiers-monde et prouve que les luttes qu’il mène pour s’affirmer sur les plans économique et culturel commencent à donner des résultats. En outre, estime le quotidien gouvernemental, cette distinction  » indique que notre pays est parvenu en quelques années (…) à avoir un cinéma national compétitif sur le plan international. ».   Le film remporte la Palme d’or 1975 et il est sélectionné pour représenter l’Algérie aux Oscars 76 dans la catégorie du meilleur film étranger.

L’extrême droite française menace la famille Lakhdar Hamina sur la croisette 

Bien avant l’ouverture du festival de Cannes (1975), les polémiques s’engagent déjà autour de ce film algérien « Chronique des années de braise » du réalisateur Mohamed Lakhdar Hamina.  

Certains membres voient dans cette œuvre un esprit de provocation. C’est le cas du maire de Cannes, Bernard Cornut-Gentille, qui craint des troubles perpétrés par la population rapatriée d’Algérie. Selon lui, cette communauté encore traumatisée et irritée  est de nature à créer des incidents. Malgré tout, il est décidé d’incorporer le film à la sélection officielle. Comme prévu, dès l’ouverture du festival Mohammed Lakhdar-Hamina et sa famille sont menacé de mort par des anciens de l’OAS nostalgiques de l’Algérie française.

Toutes les projections de films en compétition officielle sont retardées à la suite des alertes à la bombe. D’ailleurs, en vue d’intimider le jury, deux attentats ont lieu aux abords du palais.

Michel Poniatowski, ministre de l’Intérieur de l’époque, envoie une brigade de sécurité pour la protection de Lakhdar-Hamina et ses trois enfants présents au festival.

En fait, l’intérêt principal de la polémique faite autour de ce film est de montrer, à l’échelle de Cannes, à quel point la blessure algérienne est encore sensible. Cependant, malgré les menaces, le film obtient la Palme d’or du festival 1975. Suite à l’annonce du palmarès, sont diffusés des tracts et des messages racistes écrits sur les murs du palais.  

« Chronique des années de braise » et « la Palme » 45 ans après

45 ans après sa consécration, le film n’a pas pris de rides et demeure à ce jour jamais égalé dans sa consécration. Seul Rachid Bouchareb a réussi à suivre le parcours de Mohamed Lakhdar Hamina à Cannes avec le film « Hors la loi », subissant la même rengaine et la même haine des vétérans de l’Algérie française lors de la sélection et la projection de son film au Festival de Cannes en 2010.

Le grand regret de Lakhdar (Comme aime le nommer ses fans) c’est la perte de la Palme d’or qui avait été offerte au président Boumediene en 1975 et qui a été perdue après le décès de ce dernier. Un trophée qui aurait pu garnir la prestigieuse galerie des prix remportée par le cinéma algérien : Lion d’or en 1966, le premier prix à Cannes en 1966, l’Oscar et Golden Globe en 1970 et la Palme d’or en 1975.

Salim Aggar

Directeur de la Cinémathèque Algérienne